Philippe Cognée

New Paintings

11.1.2018 - 24.2.2018

Du réel tremblé, et fixé

Né en 1957, Philippe Cognée est un héraut de la figuration. Depuis des années, il explore les visages et les foules, les immeubles et les magasins, le microscopique et le macroscopique, la multitude infinie et les fourmilières humaines, les chaises de jardin et les cabanes de chantier. Incantation obsédée, sublime « parti pris des choses », eût dit Francis Ponge.
Attentif au pouvoir éminemment neutre, voire neutralisant, de la photographie, Cognée recourt volontiers aux banques d’images disponibles sur Internet, et ce afin d’y puiser librement des images désincarnées, comme purgées de toute histoire et de tout affect. Exhumant des lieux communs, conférant au trivial une dimension sacrée, l’artiste est un imagier capable de transcender l’ordinaire – la gravité d’un visage, la déréliction d’un corps nu, des carnes suspendues dans des abattoirs, des natures mortes, des villes dédaléennes, des paysages indécidables.
Plébiscitée à Paris, Lausanne, Tel Aviv, Tokyo ou Séoul, l’œuvre de Philippe Cognée se distingue par sa grande virtuosité technique. Amalgame d’encaustique et de pigments, sa peinture est chauffée à l’aide d’un fer à repasser qui, outre qu’il la liquéfie, ébranle la composition, devenue ainsi trouble, tremblée. Commotion d’un geste sismique qui vient faire frissonner le monde. Terrae motus. Tremblement de la terre, secousse optique ramenant le regard à ce qu’il est – une vibration merveilleuse – et la peinture à ce qu’elle essaie d’être – une restitution du réel.

D’une cohérence remarquable, le présent ensemble donne à voir des graffiti anonymes que Philippe Cognée digère selon le même protocole alchimique. Peintures de peintures, ces pièces majeures relèvent de l’incorporation et de la sublimation. L’anodin est anobli, le banal révélé. L’inaperçu devient visible. En arrachant à l’écume du monde ces tags ordinaires, glanés sur Google, l’artiste réinvestit le trivial au moyen de la peinture, avec les moyens de la peinture. À la suite d’Erró, de Brassai, de Jacques Villeglé ou de Georges Perec, Cognée exhausse ainsi le familier et énonce la prose du quotidien dont ses toiles constituent l’épiphanie souveraine.
Si le monde semble se dilater, paraît se diluer, tout tient dans la réalité, en réalité. Ça plie mais ne rompt pas, ça tremble mais ne s’écroule pas. Ainsi l’aérosol de la bombe que le pinceau de la peinture fixe dans l’espace comme dans la durée. Ainsi ces briques et ces murs, tous ces supports qui structurent le visible, lui confèrent assise et fermeté. Canevas infrangible, écheveau infini que la peinture parvient à établir avec justesse, et précision. Pas de dérobade possible, ici, pas même de perte : l’œuvre de Philippe Cognée est un exercice infini de fixation – contre la fuite du temps et la volatilité du monde.

Colin Lemoine