Claudia Passeri 23.1.2020 - 22.2.2020 Projects Prima Figlia Femmina

Works exhibited

About the exhibition

« Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer. »
Michel Foucault, L’ordre du discours, 1971
 
La présente exposition clôture une année particulière pour Claudia Passeri. Après l’installation de la fresque Sous le haut patronage de nous-mêmes sur la façade de la Chambre des salariés du Luxembourg, elle a présenté son projet Aedicula durant les Rencontres de la Photographie d’Arles. Cet été, elle a organisé en Ombrie une résidence de trois semaines réunissant artistes, curateurs, chercheurs et auteurs dans le cadre du collectif qu’elle a créé, Common Wealth (Bourse Bert Theis 2018). Elle a ensuite été nominée pour le Prix d'Art Robert Schuman 2019.

Aujourd’hui, dans la continuité, Claudia Passeri creuse davantage les thèmes qui ont animés ses deux derniers projets : le paysage (ses usages, ce dont il témoigne, ce qu’il représente), l’héritage (au sens du don, de la responsabilité, de l’origine inévitable) et la transmission (des savoirs, des modes de pensée, des histoires).

Prima figlia femmina. Avec un regard néoromantique et engagé, Claudia se réapproprie en la féminisant l’expression italienne primo figlio maschio, symbole d’un déséquilibre systémique qui perdure.
Jusqu’il y a peu, seul le « premier fils mâle » héritait ; aux femmes revenait le trousseau, meubles et linge de maison. Bien que figlio puisse désigner le fils ou l’enfant sans référence à son genre, l’expression semble trahir, par insistance, un système où le fils, le mâle, le mari, le frère demeurent le point de référence. L’expression primo figlio femmina en est le pendant théorique. Sa formulation même trahit une impossibilité conceptuelle.

En usant d’un néologisme, Claudia Passeri nous invite à repenser, se réapproprier le langage au sens propre. Il est la matrice de la pensée, entre expression personnelle et expression engagée. À repenser aussi ce qui paraît immuable, à titre d’exemple et de symbole : le paysage, les normes (de succession notamment), les frontières, physiques ou mentales.

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Campetto est une image qui porte le témoignage d’une performance réalisée par Claudia dans le village dont est originaire sa famille, Scheggia e Pascelupo. Sur un lopin familial depuis plusieurs générations, oublié ou délaissé, elle a étendu le trousseau que sa grand-mère lui avait patiemment constitué.
Ces linges se sont chargés au fil du temps de souvenirs et suggèrent toute une vie, une histoire privée et commune, un demi-siècle de biens transmis et transformés dans leur forme et leur sens.
La primogéniture et la dot, dont le trousseau faisait partie, assuraient une unité transgénérationnelle du patrimoine de la famille, bien qu’elles soient inégalitaires par nature.
Claudia Passeri essentialise ici la question de la transmission (des champs, des impératifs et des habitudes), de l’inégalité inhérente à celle-ci, et du rôle de l’individu dans cette chaîne de passages.
Que lègue-t-on exactement, comment le fait-on de façon individuelle et unique ? Claudia y répond, de manière personnelle, ouverte et non définitive, en recréant avec des bouts de tissu un petit champ (campetto) sur le terrain qui représentait la richesse masculine, et qui a depuis perdu son utilité et sa valeur.

Chaque Parcelle est une représentation topographique et allégorique, une carte du tendre en vitrail dont on aurait effacé le nom des lieux. Les champs de Scheggia deviennent insituables, de même que le centre du village et ses hameaux dépeuplés.
Le paysage est ici évoqué en tant que concept, à travers sa nature immatérielle – le paysage comme objet idéel, infini, qui n’existe que par le regard critique et subjectif –, et paradoxalement terriblement concrète – le visible topographique, le territoire cadastral dont on hérite, que l’on cultive ou abandonne, où les proches ont vécu, où l’on vit, ses chemins bornés.
Nous nous ancrons forcément dans un paysage, ce qui pose la question de la gestion et de la transmission de ce patrimoine à la fois immatériel et foncier, puis la question de la répartition des ressources, par essence limitées. Ceci aboutit inévitablement à des préoccupations concernant la mise en valeur et la préservation.
Plus précisément, au nom de quelles valeurs autorise-t-on une exploitation, pondérée ou intensive ? Comment décide-t-on de la réaffectation des espaces ? Comment considère-t-on, dans cette perspective de gestion spécifique et cette transmission, le progrès, l’émergence de nouvelles préoccupations ? Selon quels critères (propriété privée, libre-arbitre, écologie, etc.) ? Que faire de terres quand l’art de cultiver s’est perdu ? Une démarche artistique peut-elle les cultiver ?
Un agrégat de parcelles s’interprète également comme la métaphore d’un patrimoine naturel, culturel, affectif, sociétal. À titre individuel, collectif ou idéologique, de quoi hérite-t-on quand on hérite d’un terrain (ou de la Terre) ? Que fait-on de la responsabilité qui accompagne ce don ?

Claire-voie est posée en équilibre de sorte à empêcher symboliquement le passage et modifier la déambulation du spectateur, sa perception du lieu et, par là-même, du statut de l’œuvre d’art. Cet emplacement invite à repenser le normatif et l’arbitraire, la limite et la barrière, l’interdit et sa formulation, sa transgression, la curiosité et le questionnement que suscite l’injonction de ne pas faire ou ne pas passer. Ce sont des questions d’une éminente actualité, dans le champ politique et social évidemment (les « murs du pouvoir » et les frontières qui tombent et se redressent, les mesures impératives dont on ne comprend plus le sens), mais aussi dans le champ de l’économie comportementale, si l’on pense aux recherches sur le nudge qui ont valu à Richard Thaler le Prix Nobel d'économie en 2017.
Le format de la pièce s’inspire de la baie d’une porte de l’église romane de l’abbaye de Sitria en Ombrie, obstruée par un frêle assemblage de branches probablement issues du jardin abandonné tout proche.  

Le mot Peccato désigne le péché moral, le « tant pis » de la résignation et le « c’est dommage de... » qui juge. Un seul mot qui traduit divers états d’un dialogue intérieur ou d’un discours extériorisé, tantôt dans la confrontation, tantôt dans la déception.
Le message se veut dénué de toute orientation politique ; typographie neutre, néon blanc sur fond blanc. Il nous concerne tous, de quelque bord. Il incite à l’introspection et, pourquoi pas, à l’action après le constat.

Contiens est une empreinte en bronze d’un creux de main qui dépasse la taille réelle comme un geste magnifié. Le souvenir d’un matériau, d’une idée volatile, d’une inspiration. Cette forme renvoie incidemment à l’idéal mythologique des colosses de la sculpture antique, évoquant de façon distante la déchéance (ou la postérité) d’une civilisation antérieure ou actuelle, la fragilité et la grandeur de l’humain. Les flancs et les crêtes de cette empreinte évoque aussi un paysage, éminemment unique et émotionnel. Que représente ce que nous avons en main et qu’en fait-on ? Qu’est-ce qui nous détermine ?

Benoit Delzelle

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Claudia Passeri vit et travaille entre le Luxembourg et l’Italie. Elle crée souvent des pièces au rapport intime et ambigu avec l’environnement dans lequel elles sont conçues, questionnant ainsi notre perception du lieu et de l’espace. En fonction du contexte, son travail acquiert une dimension sociale et politique. Son geste cherche, souvent de façon détournée et ironique, à révéler les mécanismes qui influencent et transforment notre regard sur le monde.

Claudia Passeri a étudié le design graphique, la scénographie et la photographie à Bologne, Bruxelles et Rome. Depuis 2002, son travail est montré régulièrement en Belgique, France, Italie, au Luxembourg et aux États-Unis. Elle organise fréquemment des collaborations avec des artistes et créateurs de différents horizons, fondant les collectifs Agence Bordeline avec Michèle Walerich et Common Wealth avec Benoit Delzelle.
En 2011, elle a remporté le Edward Steichen Award Luxembourg (Resident in New York). Une sélection de son travail a été montrée en 2014 au Mudam Luxembourg et au BOZAR de Bruxelles. Depuis 2016, un néon monumental (Zeitgeist – Karl Cobain) est présenté de façon permanente au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain. Elle a notamment effectué des résidences de recherche à l’ISCP à New York et à la Fonderie Darling à Montréal. En 2018, elle a initié le collectif Common Wealth, qui a obtenu la bourse Bert Theis (Fonds culturel national du Luxembourg) et elle a obtenu la Bourse d’aide à la création du Centre national de l’audiovisuel. En 2019, elle a réalisé une exposition personnelle aux Rencontres de la Photographie d’Arles sous le commissariat de Danielle Igniti, dans le cadre de Lët’z Arles. Claudia Passeri a été nominée pour le Prix d’Art Robert Schuman 2019.

Prima figlia femmina est la première exposition de Claudia Passeri chez Nosbaum Reding Projects.

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